Mise à jour le 5 juin 2009


mai 2008, bulletin, n°14
article disponible en pdf

Politique intérieure



Mai-juin 68 : quels enseignements politiques pour aujourd'hui ?


Le quarantième anniversaire de mai-juin 68 fait la « une » de l'actualité. Tandis que Sarkozy annonce qu'il veut en « liquider » l'héritage, se multiplient dans les médias les commémorations de toutes sortes. Par ailleurs, dans les actuelles manifestations de lycéens, se pointe, au milieu des banderoles exigeant le rétablissement des postes de professeurs supprimés, la référence à mai 68.

Restituer les faits essentiels, le contexte politique, économique et social dans lequel ils se sont inscrits est indispensable si l'on veut dégager les enseignements politiques utiles aux mobilisations d'aujourd'hui.

La grève générale de mai juin 68 en France s'est inscrite dans le cadre de mobilisations à l'échelle internationale : lutte contre la guerre impérialiste au Viet Nam dans les campus universitaires à Berkeley, Berlin, Londres, Madrid, Rome, Paris…, mise en cause du capitalisme ( « Deux milliards crèvent de faim quand un milliard vit dans l'opulence et le gaspillage » est un slogan de la Sorbonne) et à l' « Est », mise en cause de la bureaucratie du Kremlin : à Prague en 1967, la mobilisation des étudiants et des écrivains exige les libertés de parole, de réunion, de manifestation ; elle précède les grèves ouvrières (au-delà des revendications immédiates, les ouvriers ne veulent pas le retour au capitalisme ; ils s'opposent à l'État bureaucratique et cherchent à instaurer un véritable État ouvrier).

Loin d'être une étude exhaustive, il s'agit, dans cet article, de mettre en évidence quelques uns de problèmes politiques auxquels la jeunesse et les travailleurs ont été confrontés.


Une nouvelle donne économique et politique

À la fin des années 50, la bourgeoisie française est déchirée par les questions coloniales : après la défaite subie en Indochine, la guerre révolutionnaire pour l'indépendance embrase l'Algérie. Le traité de Rome signé en 1957 prépare l'instauration d'une zone de libre échange (dans laquelle les États-Unis souhaitent garder une zone d'influence). L'impérialisme français doit donc se réinsérer d'une autre façon dans le monde. Mais le colonat, une partie du capital financier, l'armée et l'appareil d'État sont liés à la colonisation directe et s'accrochent pour la défendre : cela ouvre une profonde crise au sein de la bourgeoisie, du corps des officiers et de l'appareil d'État de la IVème République.

Pour survivre et garder sa place parmi les grandes puissances impérialistes, la bourgeoisie française doit surmonter ses faiblesses. Il lui faut ainsi résoudre la question coloniale, mais aussi réformer ses structures.


Vers un régime « bonapartiste » pour résoudre les problèmes coloniaux et économiques

En 1956, la crise liée à la guerre algérienne s'accentue. Le PCF qui soutient, sans y participer, le gouvernement de Front Républicain (SFIO, Radicaux…) a voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet (secrétaire général de la SFIO devenu président du conseil) : le renfort armé s'intensifie en Algérie, la pratique de la torture est banalisée depuis longtemps, le pouvoir passe de plus en plus aux mains de l'armée; l'intervention militaire contre la nationalisation du canal de Suez est un fiasco. La majorité se désagrège, le PCF retire son soutien au gouvernement Mollet… Lorsqu'en en mai 1957, ce gouvernement est renversé, il n'est plus possible de trouver un gouvernement stable. La bourgeoisie est divisée.

C'est dans ce contexte qu'a lieu, le 13 mai 1958, l'insurrection d'Alger. Aux cris de « Vive De Gaulle, vive Salan », les Européens d'Alger et l'armée constituent un Comité de salut public dirigé par le général Massu : l'objectif est de conserver l'Algérie et d'instaurer un pouvoir fort en France.

Les organisations ouvrières renoncent alors à appeler à une véritable mobilisation : le 30 mai, seule la Fédération de l'Éducation Nationale (FEN) appelle à la grève générale des enseignants, la CGT et FO refusent de s'y rallier. Le 1er juin de Gaulle est investi président du Conseil avec les voix de la moitié des socialistes. Le 2 juin, le gouvernement présidé par de Gaulle reçoit les pleins pouvoirs pour 6 mois. Il hérite de deux tâches : régler la question algérienne et réformer les structures économiques (c'est à dire liquider les acquis sociaux du prolétariat).À cette fin, il élabore un nouvel outil politique : le 4 septembre 58, il présente la constitution de la Vème République, ratifiée ensuite par référendum.

La prise du pouvoir par de Gaulle marque ainsi pour la classe ouvrière une défaite sans combat.

Le problème algérien cristallisant la crise au sein de la bourgeoisie et de l'armée, de Gaulle doit d'abord régler cette question. Porté au pouvoir par les partisans de l'Algérie française (à Alger, le 3 juin, il déclare « Je vous ai compris »), il est contraint d'infléchir sa politique et de s'engager dans un processus qui conduit à l'indépendance. Mais pour surmonter les vives oppositions (fraction importante de l'armée, Français d'Algérie…), il doit s'appuyer sur les dirigeants du mouvement ouvrier. Ainsi lors du putsch des généraux d'Alger, du 22 au 25 avril 1961, il se fait attribuer les pleins pouvoirs (article 16). Le concours des centrales syndicales qui appellent à une grève générale symbolique d'une heure lui est acquis.

En 1962, après avoir fait ratifier les accords d'Évian (statuant sur l'indépendance de l'Algérie) de Gaulle, utilise à nouveau le référendum, pour faire adopter l'élection du Président de la République au « suffrage universel ». Le Président, tel un Bonaparte, centralise tous les pouvoirs (en 1963, Mitterrand qualifiait la Vème République de « monarchie élective », de « régime du coup d'État permanent »).


1958-1963 : la classe ouvrière cherche à se réorganiser.

En 1958 la bourgeoisie a porté un coup très dur à la classe ouvrière. Toutefois, pour surmonter la crise algérienne, de Gaulle a dû reporter la réalisation pleine et entière de son programme. En 1962, il engage l'offensive. Mais le mouvement ouvrier, certes affaibli, a eu le temps de se réorganiser. Trois événements clefs marquent cette réorganisation :

- Le 19 juin 1960, à l'appel de la Fédération de l'Éducation Nationale, 500 000 personnes manifestent à Vincennes contre loi Debré (accordant des fonds publics aux élèves des écoles privées).

- Le 8 février 1962, lors d'une manifestation organisée à l'appel du PCF (pour protester contre les attentats de l'OAS), la police assassine huit manifestants au métro Charonne. La mobilisation du 13 février (2 millions de grévistes, des centaines et des centaines de milliers manifestants lors des obsèques des morts de Charonne) montre que la classe ouvrière se ressaisissait et s'apprêtait à faire face. Les succès politiques de De Gaulle au référendum de 1962 et aux législatives de novembre arrivèrent trop tard pour pouvoir briser, à froid, la classe ouvrière.

- Le 4 mars 1963, la grève générale est décidée dans les mines de Lorraines, le 5 elle s'étend sur tout le bassin minier et durera cinq semaines. À l'annonce de la grève du 4 mars, de Gaulle avait ordonné la réquisition des mineurs; ceux-ci ont répondu par la grève générale des mines, transformant ainsi la grève économique en grève politique. En dépit du refus de la direction de la CGT d'appeler à la grève générale qui aurait pu balayer la Vème République, de Gaulle subit une défaite politique déterminante.


1964-65 : « grèves tournantes » et dislocation contre l'aspiration à un combat d'ensemble.

Néanmoins la bourgeoisie ne peut renoncer aux réformes dont dépend sa place sur le marché mondial, mais elle cherche à éviter une épreuve frontale avec la classe ouvrière. Les attaques s'accumulent :

- lois qui portent de graves atteintes au domaine des libertés publiques et individuelles et votées dès 1963 : lois anti-grèves, renforcement de l'appareil policier et répressif, réorganisation de l'armée...

- réformes économiques et sociales dévoilées dans le « Vème plan » qui doit être appliqué entre 1966 et 1970 : réforme de l'enseignement (plan Fouchet), création de l'Agence Nationale pour l'emploi (dont l'objectif était d'accroître la mobilité de la main d'oeuvre), réforme de la sécurité sociale (renforcement des pouvoirs de tutelle de l'État), intéressement, allègement fiscaux pour les entreprises.

- création d'organismes associant les syndicats à la politique du gouvernement : Comité d'étude des coûts et des revenus, organes Toutées-Grégoire dans le secteur nationalisé, réforme des comités d'entreprise…

Une grève de 24 heures est organisée le 11 décembre 1964 dans les services publics et chez les fonctionnaires : la grève est totale dans ces secteurs. Dans nombre d'entreprises privées des milliers de travailleurs se rallient exprimant la forte aspiration à un combat d'ensemble. La grève des mineurs a fait naître la conviction que la grève générale était nécessaire et possible pour répondre aux attaques économiques et sociales (dont le « Vème plan ») et vaincre de Gaulle. Mais les possibilités d'un combat d'ensemble sont désamorcées par les dirigeants syndicaux qui multiplient alors les journées d'actions, les « grèves tournantes » (grèves d'une durée limitée, par service, par atelier à l'intérieur d'une même entreprise).

L'année suivante des grèves tournantes innombrables sont organisées et les organisations ouvrières bouchent toute possibilité d'expression politique de classe : aux élections de 1965 (première élection du Président de la République au suffrage universel), ni la SFIO ni le PCF ne présentent de candidat. Ils soutiennent la candidature de Mitterrand qui n'est alors pas membre d'une organisation socialiste, mais d'une petite formation bourgeoise, l'UDSR. Certes, De Gaulle gagne de justesse, ce qui était inattendu, mais le plus important est la responsabilité qu'ont pris les dirigeants SFIO et PCF de refuser toute issue politique aux masses.


1967-début 1968 : La bourgeoisie est contrainte d'accélérer le rythme des réformes.

En 1967, les réformes sociales et économiques prévues ont à peine été entamées. Le gouvernement doit accélérer le rythme car la date de la suppression totale des barrières douanières à l'intérieur du Marché commun approche. Les fusions d'entreprises sont multipliées (aéronautique, banques...), aggravant les conditions de travail et le chômage. Mais ces mesures sont insuffisantes. Après les élections législatives de mars, l'Assemblée donne au gouvernement les pouvoirs spéciaux pour régler quatre séries de problèmes vitaux. Ce sont les ordonnances. Elles visent à appliquer les mesures anti-ouvrières du Vème plan et concernent l'emploi, la Sécurité Sociale, l'intéressement des travailleurs à l'entreprise et l'adaptation des entreprises au Marché commun.

Mais le début de l'année 1967 a déjà marqué un premier tournant dans l'organisation des masses. Tandis que, contre l'aspiration à un combat d'ensemble, les dirigeants de la CGT (alliés à la CFDT) multiplient les grèves tournantes, des éléments de résistance voient le jour : à Rhodiaceta (Lyon-Vaise), fin février, les travailleurs imposent la grève durant vingt trois jours. Si l'appareil syndical arrive à isoler le mouvement (de même à Berliet, aux chantiers de Saint-Nazaire…), ces grèves témoignent en outre de la volonté d'engager le combat.

Les ordonnances sont promulguées pendant l'été 1967. La résistance de la jeunesse, des travailleurs, s'amplifie (au Mans, en dépit de l'interdiction préfectorale, les travailleurs manifestent, s'affrontent aux CRS). À l'automne, l'agitation étudiante contre la réforme Fouchet (introduction d'un cursus long et d'un cursus court, organisation de la sélection) se développe à l'université. Le 9 novembre un meeting se tient devant le siège de l'UNEF, rue Soufflot : 5000 étudiants y participent; le meeting se transforme bientôt en une manifestation qui défile vers la Sorbonne aux cris de “ À bas la sélection ”, “À bas le plan Fouchet”, “À bas les ordonnances”, “Vive les travailleurs du Mans”, “ Non au gouvernement”.

Des explosions politiques parsèment le début de l'année 1968 (fin janvier, excédés des grèves tournantes qui divisent les forces, à Caen, les ouvriers de la Saviem, votent “ la grève illimitée jusqu'à satisfaction des revendications” : ils s'affrontent à la police, la grève s'étend à d'autres entreprises…).

Dès le mois de mars, l'agitation étudiante commence à prendre de l'ampleur. Elle s'accentue tout au cours du mois d'avril, en particulier à l'université de Nanterre. Des manifestations se multiplient contre la guerre impérialiste au Viêt-nam (arrestations de manifestants étudiants). Les 27, 28 avril, au cours d'une conférence qui réunit 200 délégués représentant environ 1 000 étudiants, la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER) est constituée. Suite à deux purges organisées par l'Union des étudiants communistes (UEC, liée au PCF), les Jeunesses Communistes Révolutionnaires (JCR) et l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML maoïste) ont été fondées en 1966.

Le 2 mai, l'agitation qui règne à l'université de Nanterre sert de prétexte à la fermer. Plusieurs étudiants doivent être traduits devant le conseil de discipline aux fins d'exclusion de l'université. A l'appel de l'UNEF, un meeting de protestation se tient le vendredi 3 mai dans la cours de la Sorbonne. Il réunit plusieurs centaines de militants du 22 mars, de la JCR, des groupes pro-chinois, de la FER. Y est lu l'article de G. Marchais paru dans l'Humanité, où le PCF explique qu'il est « en France, le seul parti révolutionnaire » et qu'il faut démasquer ces « faux révolutionnaires » (trotskystes, anarchistes…) parce qu'ils « servent les intérêts du pouvoir gaulliste ». Il est annoncé que des groupes d'extrême-droite, qui avait prévenu qu'ils « nettoieraient la Sorbonne de la racaille marxistes » se dirigent vers la Sorbonne. La police appelée par le recteur intervient et pénètre dans la Sorbonne : elle embarque quelques centaines des participants, c'est-à-dire l'essentiel des cadres syndicaux et politiques du mouvement étudiant.

Mais des étudiants, à l'extérieur de la Sorbonne se regroupent, et jaillit spontanément le mot d'ordre « Libérez nos camarades !». Une manifestation s'organise. La police charge. Ils seront bientôt plus de 2000 à se battre. L'ordre est rétablit vers 22h30, avec 600 arrestations. La Sorbonne est fermée.

Le soir même l'UNEF et le SNESup lancent l'ordre de grève générale des universités pour le lendemain.


Du 3 mai au 8 mai, l'Unef appelle au front unique.

L'Unef organise le 6 et le 7 mai deux manifestations sur la base de trois mots d'ordre : « levée des poursuites et libération des détenus ; levée du lock-out des universités ; retrait de la police de la Sorbonne et de tous les lieux universitaires ». Le 6 mai, 20 000 manifestants défilent aux cris de « Libérez nos camarades ». La police charge. Le 7, ils sont 60 000. Des centaines de manifestants sont arrêtés. D'importantes manifestations ont également lieu en province.

Suite à ces manifestations étudiantes, auxquelles se sont joint des travailleurs, le gouvernement reste ferme (déclaration du 7 mai de De Gaulle), mais la CGT et le PCF sont contraints de modifier leur discours politique : le 7 mai, L'Humanité titre « Le responsable, c'est le gouvernement », tout en continuant à dénoncer des « provocateurs gauchistes ».

Le 8 mai un meeting de 20 000 personnes se tient à la Halle au vin, et se termine par un défilé à travers le quartier Latin. Le 9 mai, les bureaux de l'UNEF, de la CGT et de la CFDT envisagent d'appeler à une manifestation pour le mardi 14 mai; mais le 10, alors que la manifestation remonte le boulevard Saint Michel, les étudiants suivent l'appel lancé par Cohn-Bendit, la JCR... Selon Cohen-Bendit, l'idée était « d' occuper un lieu, pacifiquement, et d'y rester jusqu'à ce que nos trois revendications - libération de nos camarades, retrait des forces de police du Quartier Latin, réouverture de la Sorbonne - aient été satisfaites ». Le soir, plusieurs milliers d'étudiants se retrouvent enfermés dans le quartier, encerclés par les policiers. Des barricades s'érigent. À 2h15, ordre est donné à la police d'attaquer.


La grève générale soulève un mot d'ordre : « Dix ans ça suffit » !

Mais l'utilisation de la terreur et de la répression ne fut pas suffisante pour arrêter la classe ouvrière qui avait commencé à se mettre en mouvement : le lendemain, des centaines d'établissements scolaires débrayent spontanément aux premières heures, des manifestation s'improvisent aux cris de « Fouchet démission. À bas de Gaulle ! ». La classe ouvrière posait clairement la question d'en finir avec De Gaulle et son gouvernement. À midi la CGT, FEN, CFDT et UNEF sont contraints d'appeler à la grève générale de 24 heures et à la manifestation pour le 13. Le 12, toutes les organisations syndicales ont rejoint le mot d'ordre de grève générale; la FGDS et le PCF les soutiennent. L'unité est réalisée par la volonté de la classe ouvrière et de la jeunesse, qui y contraignent leurs dirigeants. Les appareils ne peuvent plus contenir les masses ; le gouvernement est déstabilisé. Revenu de Kaboul le 11 mai, Pompidou fait rouvrir la Sorbonne, libérer les étudiants sans sanctions, avec l'objectif de désamorcer le mouvement. Mais il est trop tard. Le 13 mai pendant cinq heures, un million de travailleurs déferlent dans les rues à travers Paris, devant la Sorbonne libérée, au son de l'Internationale, et sous des drapeaux rouges multipliés : « À bas De Gaulle », « À bas l'État policier », « Dix ans, ça suffit ! » .

La grève et la manifestation du 13 ont posé la question du pouvoir, et ainsi ouvert la voie à la grève générale : première usine à débrayer, Sud Aviation Bouguenais (près de Nantes) cesse le travail le 14 mai à 10h30 ; à 15h30 c'est la grève illimitée, l'occupation de l'usine et la séquestration du directeur. Comité et piquets de grève sont mis en place. Le drapeau rouge flotte sur l'usine. Les autres grandes industries d'Ile de France débrayent à leur tour : en 3 jours, 130 usines sont occupées. Puis, le 16 et 17, c'est le tour du service public (RATP, PTT, SNCF). Les grèves précèdent les consignes des fédérations syndicales. Le 18, tout le réseau des transports et communication est en panne. Les jours suivants, le mouvement s'étend dans tout le reste de la France : toutes les régions, toutes les grandes centrales sont touchées. La grève est totale le 21 mai. Forte de 10 millions de travailleurs (4 fois plus qu'en 1936) la grève générale s'impose le 23 mai à tout le pays. Elle découle du mot d'ordre surgi le13 mai : en finir avec le régime de De Gaulle.

Lors des débrayages, les appareils syndicaux ont tenté d'enrayer la grève; ils le tenteront jusqu'à la fin du mouvement. Ainsi, le bureau confédéral de FO publie un communiqué dans 1equel on peut lire :

"L'action doit être maintenue sur le plan revendicatif. Les militants FO sont invités à ne répondre qu'aux seules directives des organisations "Force ouvrière"." Le 16 mai, à son tour, le bureau confédéral de la CFDT déclare : " À la monarchie industrielle et administrative, il faut substituer des structures démocratiques à base d'autogestion. " et G. Séguy (délégué national de la CGT) précise : "il n'est pas question de lancer un mot d'ordre de grève générale illimitée". Le 17 mai dans un interview il explique : "Vous préconisez l'organisation de tous les comités sous une forme nationale. Eh bien je crois que les confédérations peuvent prendre elles-mêmes en charge les tâches qui leur incombent. Elles existent, elles sont structurées, elles ont leurs responsables du bas jusqu'en haut".

Parce qu'ils étaient contre la grève générale, grève politique aspirant à chasser de Gaulle et son régime, les dirigeants syndicaux se sont opposés à la constitution de comités de grèves (délégués élus en AG, révocables à tout moment et représentants des syndicats) et à leur centralisation dans un comité central de grève, national. Ils ont prôné des grèves économiques locales ou partielles (revendications fractionnées isolant les usines...), « l'autogestion » des usines et ils sont resté maîtres de la « direction » de la grève.


Les travailleurs refusent les accords de Grenelle.

Le 21 mai, l'Assemblée débat de la motion de censure déposée le 14 par la FGDS et le PCF, puis le 22 mai, la CGT et la CFDT demandent au gouvernement de prendre ses « responsabilités », l'abrogation immédiate des ordonnances sur la Sécurité sociale et se déclarent "prêtes à prendre part à de véritables négociations sur les revendications essentielles". Déposer une motion de censure, réclamer l'ouverture de négociations, alors que la grève générale met à l'ordre du jour la nécessité de chasser de Gaulle, c'était se situer dans le cadre du régime et légitimer de Gaulle. Les appareils tentaient ainsi de voler à son secours.

En conséquence, les dirigeants syndicaux acceptent la proposition de Pompidou de réunion avec le gouvernement et le CNPF (ancêtre du Medef) le 25 et 26 mai, rue de Grenelle. L'objectif est de rabaisser la grève générale à une simple grève économique. Un "constat" est établi : aucune des revendications fondamentales des 10 millions de grévistes n'est satisfaite : ni l'abrogation des ordonnances, ni les 40 heures, ni la retraite à 60 ans, ni le SMIG à 1.000 F, ni l'échelle mobile, ni même le paiement des heures de grève. Une augmentation substantielle du SMIG est néanmoins établie par ces "accords".

Le lundi 27 mai Frachon et Séguy (dirigeants de la CGT) présentent le "constat" de Grenelle, à Renault, devant une assemblée générale qui vient de voter la poursuite de la grève. Ils sont sifflés et conspués lorsqu'ils détaillent les résultats des pourparlers. Les milliers d'ouvriers présents leur jettent à la face :
« Ne signez pas ! Ne signez pas ! ».
Ce mot d'ordre, repris dans toutes les entreprises, rejoint et confirme les « À bas de Gaulle » des manifestations. Il atteste de la conscience qu'a la classe ouvrière du fait que pour obtenir la satisfaction des revendications il faut chasser de Gaulle. Il se propage rapidement dans toutes les autres usines, et c'est sous ces slogans que ce même jour les travailleurs se rassemblent et manifestent.

La grève générale prend ainsi un nouvel essor, le pouvoir vacille.


L'absence de perspectives politiques concrètes permet la fin de la grève.

La tentative des dirigeants syndicaux de mettre fin à la grève a échoué.

Désavoués par la signature des accords de Grenelle, les dirigeants syndicaux réaffirment la nécessité de revendications locales et de grève atomisées… L'heure est à la division, de multiples initiatives se développent pour entraver toute formulation de véritable réponse à la question du pouvoir.

Le 27 mai se tient au stade Charléty un meeting à l'appel de l'UNEF (avec la CFDT, le PSU, Mendès-France, sans le PCF et la CGT). Il regroupe 50 000 participants. À la question du pouvoir central, que soulèvent les travailleurs, les orateurs répondent par une phraséologie autogestionnaire : « le pouvoir est dans les usines, dans les facultés, dans la rue ».

Le 28, Mitterrand annonce sa candidature à la Présidence si le « non » l'emporte au référendum proposé, le 24 mai, par de Gaulle (lequel avait affirmé le 19 : « la réforme, oui ; la chienlit, non !»)

Le 29 mai, dans une manifestation appelée par la CGT, le PCF lance le mot d'ordre de « gouvernement populaire » (formule vague qui masque le fait que le PCF refuse d'exiger le départ de De Gaulle, de se porter candidat au pouvoir) et les organisations d' « extrême gauche » martèlent « le pouvoir aux travailleurs » (sans exiger le départ de de Gaulle). Ce même jour, De Gaulle disparaît et Mendès-France demande la dissolution de l'Assemblée nationale

Lorsque de Gaulle réapparaît (revenant de Baden-Baden), il est en possession de trois nouvelles données : il peut utiliser l'arme que représente la dissolution de l'Assemblée; il s'est assuré du soutien des réseaux gaullistes qui préparent une manifestation ; il aura l'appui, s'il le faut, de l'État-major (moyennant libération des chefs encore détenus du putsch d'Alger et de l'OAS). Le 30 mai, il prononce la dissolution, alors qu'une manifestation gaulliste regroupe 200 000 personnes.

La grève générale est venue de loin. Elle pose la question du pouvoir ; mais elle ne peut la résoudre. Le refus des organisations ouvrières d'exiger : « Dehors de Gaulle !» ; le refus du PCF, des dirigeants socialistes de se prononcer pour un gouvernement de leurs partis, permet à de Gaulle de reprendre l'initiative.

Encore faut-il imposer la dislocation de la grève. C'est l'attitude des appareils qui constitue l'atout maître de De Gaulle : tous se rallient à la future campagne électorale : « la CGT déclare qu'elle n'entend gêner en rien le déroulement de la consultation électorale. C'est dans l'intérêt des travailleurs de pouvoir exprimer, dans le cadre des élections, leur volonté de changement ».

Mais il ne suffit pas de déclarer la fin de la grève générale pour que celle-ci cesse. Le 1er juin, à l'appel de l'UNEF, une manifestation est organisée : 40 000 manifestants défilent au nom de « élection-trahison! ». Mais elle est isolée et sans objectif politique : le même jour, le PSU qui dirige l'UNEF, dépose ses candidatures pour les élections. La reprise s'amorce à partir du service public. Il faut près d'un mois pour que les dirigeants syndicaux ou les CRS arrivent à bout de la grève générale (à Sochaux, de violents affrontements avec la police provoquent la mort de deux ouvriers ; près de Meulan un lycéen se noie dans la Seine). Le 12 juin, le gouvernement dissout onze organisations.

Aux législatives du 30 juin auxquelles des centaines de milliers de travailleurs refusent de participer, le parti gaulliste obtient la majorité absolue en sièges à l'Assemblée. Comment expliquer ce résultat ?


Quelques enseignements politiques.

« 10 ans ça suffit »: la grève générale de 68 posait en ces termes la question d'en finir avec De Gaulle.

«À bas De Gaulle! Pour un gouvernement PCF-SFIO sans représentant de la bourgeoisie», telle pouvait être formulée, à ce moment là, la perspective politique (en l'absence de véritable Parti révolutionnaire). L'absence de réponse concrète à la question du pouvoir a laissé les mains libres aux appareils pour disloquer la grève.

Mais si la jeunesse et la classe ouvrière ont été trahies, elles n'ont pas été battues, et l'échec de De Gaulle au référendum-plébiscite de 1969 montre que le régime est profondément déstabilisé.

En 1981, en élisant Mitterrand (devenu premier secrétaire du PS) à la Présidence de la République, et une majorité de députés du PS et du PCF à l'Assemblée, la classe ouvrière tentait de résoudre la question du pouvoir. Mais au pouvoir, ces partis respectèrent la constitution gaulliste, s'allièrent, voire se soumirent à la bourgeoisie (alliance avec les Radicaux, « cohabitation » avec Chirac), et mirent en place, avec plus ou moins de difficultés, les plans de la bourgeoisie. Sarkozy, pour réaliser ses « réformes », utilise les même méthodes « gaullistes » : il doit compter sur la « participation » rebaptisée « dialogue social », c'est à dire l'association étroite des organisations ouvrières à l'élaboration de ses plans.

Aujourd'hui, dans une situation différente, alors que tous les acquis arrachés précédemment sont menacés, c'est la recherche d'un combat politique d'ensemble qui s'exprime derrières les mobilisations de la jeunesse et aussi de la classe ouvrière (grèves pour les salaires, grèves des sans papiers…), contre la politique des vieilles organisations ouvrières… et dans la suite des mobilisations de 1995 (contre le plan Juppé), 2003 (contre la réforme des pension et la décentralisation), 2006 (contre le CPE). Tirer tous les enseignements politiques de la grève de mai-juin 68, c'est aussi préparer ces combats à venir. Le combat pour la construction d'une Organisation révolutionnaire de la jeunesse impose que soit aussi fait le bilan des organisations dites « révolutionnaires » qui sont intervenues en mai-juin 68 et dans les décennies qui ont suivi. Révoltes reviendra sur cette question.
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