Mise à jour le 5 juin 2009


septembre 2008, bulletin n°15
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Enseignement



Démolition programmée de l'École maternelle


Dans un contexte de casse du service public, la maternelle ne fait pas exception. Pour démanteler un système auxquels les parents (surtout les plus démunis) sont très attachés, la bourgeoisie ne peut pas recourir à une attaque frontale. Depuis le début des années 90, les mesures régressives, rarement médiatisées, se multiplient, et vont toutes dans le même sens : la dégradation, voire l'abandon, d'un service public gratuit, au profit de gardes à domicile et de structures payantes, publiques ou privées, dont seuls les plus aisés pourront s'offrir l'accès.


L'admission en maternelle.

En France, la scolarisation n'est obligatoire qu'à partir de 6 ans. De trois ans à six ans, le code de l'éducation stipule que " Tout enfant doit pouvoir être accueilli, à l'âge de trois ans […] si sa famille en fait la demande ". En théorie. Sur le site du ministère, l'accès à ce droit disparaît : " Les enfants français et étrangers peuvent y être accueillis à 6 ans. ». De nombreux maires s'engouffrent dans la brèche, adressent des lettres à leurs administrés, pour qu'ils laissent leur enfant à la garderie municipale au-delà de 3 ans s'ils se heurtent à un refus d'accueil de leur enfant à l'école maternelle. Si presque la totalité des enfants de trois ans sont encore scolarisés, le nombre des exclus est en augmentation. Il faut aussi noter que les statistiques prennent rarement en compte les scolarisations à mi-temps (seulement une demi-journée), en forte augmentation. Sans oublier que, face à la dégradation progressive des conditions d'accueil (éloignement, classes surchargées...), causées pas les nombreuses fermetures d'école, de plus en plus de familles renoncent d'elles-mêmes à ce droit.


"Comme père, je ne crois pas à l'efficacité de la scolarisation
à deux ans"
Darcos

L'admission à deux ans se faisant uniquement dans la limite des places disponibles, inutile de dire que la scolarisation précoce est frappée de plein fouet par les restrictions budgétaires. D'autant plus que les élèves de deux ans ne sont plus comptabilisés dans les effectifs par l'inspection académique (et donc ne pèsent plus dans les décisions d'ouverture ou de fermeture des classes). Sans surprise, entre 2000 et 2006, la scolarisation à deux ans est passée de un sur trois à un sur cinq. Elle est par ailleurs très inégalement répartie sur le territoire : 68,3% dans l'académie de Rennes, 27,1% à Orléans-Tours, 11,4% à Paris, et 5% dans le Haut Rhin !


Projet de rattachement des classes de « grande section » à l'école élémentaire.

L'école maternelle française, qui jouissait d'une autonomie importante, a été profondément remise en cause par l'introduction de la réforme des cycles (loi Jospin de 1989) : la grande section fut rattachée, artificiellement, aux premières années de l'instruction obligatoire. L'enseignement à l'école primaire (maternelle + élémentaire) est maintenant découpé en trois cycles, la grande section étant à cheval entre les deux premiers. L'année suivante, un décret enfonce le clou : il prévoit " la création de sections enfantines dans les écoles pour les enfants de cinq ans n'ayant pas accès à une maternelle ". Cette évolution n'échappe pas à M Rolland, membre de l'Inspection Générale de l'Education Nationale (IGEN), qui écrit, en 1990 : " Si les Grandes sections étaient, pour des raisons multiples (locaux, directions…) annexées aux cours préparatoires, le danger serait très grand de voir disparaître l'Ecole maternelle française parce que ce qui fait sa finalité interne, dans son propre système, c'est sa « grande section ». Le jour oùessence celle-ci serait intégrée à l'école élémentaire, nous n'aurions plus qu'un jardin d'enfants. " Cette orientation est reprise dans le rapport Thélot sur l'éducation (octobre 2004), qui préconise la scolarité obligatoire dès l'âge de 5 ans. Émanation du " débat " national lancé par Ferry, ce texte est une véritable feuille de route du démantèlement du service public de l'éducation, et a notamment servi de support la loi Fillon de 2005. Sans surprise, les projets gouvernementaux actuels s'inscrivent dans cette logique : les nouveaux programmes de Darcos renforcent l'apprentissage du langage en grande section, en empiétant sur l'ancien programme du CP (début du déchiffrage, par exemple), et mettent l'accent sur la continuité entre la maternelle et l'école élémentaire. Résumons : on s'achemine vers une école élémentaire dès 5 ans et une garderie pour les plus jeunes. Cela permettra de faire des économies, en n'y employant que des ATSEM (Agent Spécialisé des Écoles Maternelles) titulaires d'un CAP petite enfance, donc moins rémunérés que les professeurs des écoles (bac +5). De plus, contrairement aux instituteurs (fonctionnaires d'État), les ATSEM ne sont pas employés par une entité nationale, mais par la mairie. Fatalement, les inégalités entre communes riches et les communes pauvres vont s'accentuer, et le coût de la garde va aussitôt se répercuter sur les parents : directement, en rendant l'accès payant, ou indirectement, en augmentant les impôts locaux. Encore un pas de plus vers le désengagement de l'Etat ! En guise de confirmation, laissons Darcos conclure là-dessus, avec tout le mépris dont il est capable: " je ne comprends pas pourquoi il faudrait recruter des bac+5 pour faire faire la sieste à des enfants " !


Suppression de la formation initiale des maîtres : le produit d'une longue série d'attaques

Autrefois, les instituteurs étaient formés dans les Écoles Normales Primaires, généralisées sous la IIIème République. La formation durait trois ans. Les futurs enseignants étaient logés et nourris, et en contrepartie, s'engageaient dans la fonction publique pour dix ans. Offrant une véritable sécurité économique, elles étaient en outre un bon moyen d'ascension pour les classes populaires. Supprimées sous le régime de Vichy, et rétablies à la Libération, elles subissent les attaques successives des gouvernements de droite (en 1969, puis en 1979), qui réduisent la durée d'étude à deux ans, puis un an. Elles sont finalement supprimées par la loi de 1989 (encore elle !) qui met en place les IUFM, dont les enseignements ont été considérablement allégés. La formation consacrée à la maternelle est extrêmement réduite : moins de 30 heures, sur un maximum de 450 ! De plus, pour les étudiants qui le souhaitent, il est très difficile de faire son stage de deuxième année au sein d'une maternelle. 2005-2010 : le coup de grâce. Fillon décide en 2005 de rattacher les IUFM aux universités, et prépare ainsi le terrain à leur suppression pure et simple, annoncée par Sarkozy pour 2010. Ils seraient alors remplacés par un master 2. L'année de formation professionnelle, avec un stage encadré et rémunéré, sera supprimée, au profit d'une formation sur le tas : quelle régression ! Sans oublier que cette réforme s'inscrit dans la casse du statut de fonctionnaire (garantie de l'emploi menacée).


Fermeture des écoles de proximité, et suppression de postes : regrouper pour mieux entasser

Vers 2000, on assiste à un nouvel afflux d'effectif dans le premier degré, alors que les fermetures d'écoles s'accélèrent (1250 en 6 ans !), et le nombre de postes diminue. Des écoles de plus en plus loin du domicile, des classes de plus en plus surchargées (parfois plus de 30 par classe !), comment la bourgeoisie est-elle parvenue à ses fins ? Lancés dans les années 70, fortement développés par Jospin vingt ans plus tard, les RPI (regroupements pédagogiques intercommunaux) visent à regrouper, au sein d'un seul établissement, les petites écoles (maternelles et élémentaires) d'une ou plusieurs communes avoisinantes (surtout en milieu rural), ce qui permet, en regroupant les élèves de remplir au maximum les classes, et de faire des économies. Leur taille reste assez limitée (4 classes en moyenne), et leur fonctionnement ressemble à celui d'une école traditionnelle. Un nouveau pas est franchi, avec les réseaux d'école (lancés en 1998). La fusion est souvent administrative, dans un premier temps (économie de postes de direction), ce qui prépare le terrain pour la véritable fusion des locaux. Ils différent des RPI par leur taille (15 classes en moyenne). Ces réseaux vont profiter de la progression de l'intercommunalité (coopération entre communes) : depuis 1999, les communes peuvent se regrouper au sein d'une entité administrative, nommée EPCI, chargée de coordonner divers programmes communs (par exemple, le transport). Au sein de ces EPCI, les réseaux d'école vont se développer, et leur nombre est en constante augmentation.


Les EPEP, une nouvelle étape

En 2004, Darcos, (déjà lui!) va élaborer un outil redoutable pour accélérer le processus de concentration des écoles. En juillet, un amendement est négocié en catimini avec le SNUIpp (premier syndicat dans le primaire), dans le cadre de la loi sur la décentralisation. Il prévoit, à titre expérimental dans certaines régions, la création d'EPEP (Etablissements Publics d'Enseignement Primaire), pour cinq ans. Soit dit en passant, la ficelle est grosse, mais efficace : comme pour le fichier base-élève, on lance le projet dans quelques départements, de manière isolée, ce qui marginalise les luttes. Une fois le processus bien engagé, la généralisation est bien plus facile! L'EPEP est une sorte de superstructure, un établissement (du type collège-lycée), dans lesquels seraient regroupées les écoles (primaire et/ou maternelle) de l'intercommunalité. Le gouvernement prévoit que sa taille variera entre 15 et 30 classes. Toutefois, le statut et le fonctionnement sont renvoyés à un décret ultérieur. Trois ans plus tard, début 2007, le projet de décret soulève un tollé, et braque l'ensemble des syndicats contre lui. Le conseil supérieur de l'éducation (organe de participation, consultatif), qui regroupe des « représentants » d'enseignants, des personnels administratifs, des parents, maires rejette à l'unanimité moins une voix (celle du Medef!) le projet. Le gouvernement, obligé de reculer, a promis une nouvelle version du texte après le printemps 2008 (sans lâcher sur les points essentiels). Rien pour l'instant (la rentrée étant déjà suffisamment difficile comme cela, avec les suppressions de postes), mais la lutte n'est pas finie. De nouvelles grandes mobilisations seront nécessaires pour demander l'abandon définitif du projet.


En quoi les EPEP sont si dangereux

Déjà, leur taille promet une raréfaction des petites écoles, surtout en milieu rural. D'autres part, leur fonctionnement est tout à fait particulier, et s'inscrit dans une logique managériale : le conseil d'administration vote le budget, le règlement intérieur, le projet pédagogique, gère le personnel non enseignant... (à quand les enseignants ?) Il sera composé à moitié d'élus locaux (maires), ce qui réduit considérablement le rôle que les enseignants, minoritaires, vont jouer au sein de l'établissement (notamment en ce qui concerne le projet pédagogique)! Le directeur, doté de pouvoir très étendus, à la mode LRU, sera directement nommé par l'inspection académique. Peu de chances qu'il s'oppose aux orientations du gouvernement ! Il s'agit de déléguer du pouvoir et de l'autonomie aux élus locaux, ce qui va morceler les luttes collectives du type CPE, et accentuer les inégalités géographiques. Fausse autonomie, en réalité, puisque les orientations nationales, du type suppression d'effectifs, sont toujours décidées en amont par le gouvernement : au niveau du département, l'inspection académique attribue, par « bassin de vie » (sortes de petites circonscriptions), des effectifs en nombre insuffisants. A charge pour les maires (regroupés dans l'EPCI), de fermer les écoles, là où ça fait le moins mal : à savoir, les petites communes, qui n'ont pas leur mot à dire, au profit des plus grandes et des plus riches (et dont la contribution financière dans l'EPCI est plus forte), les maternelles plutôt que les écoles primaires... Par décentralisation, il faut donc comprendre gestion sous-traitée et pilotée du démantèlement du service public, bien plus efficace, ce qui nécessite bien sûr un pouvoir fort face aux acteurs du terrain, qui n'ont plus leur mot à dire. Et les familles, dans tout ça ? Les écoles s'éloignent, les trajets s'allongent (au prix où est l'essence...), les enfants vont à la cantine (alors que certains préfèrent préparer eux même le repas, ce qui revient moins cher). Les classes sont de plus en plus surchargées, les impôts locaux grimpent. Ceux qui préfèrent ne pas scolariser leurs enfants trop loin, peuvent, quand ils en ont les moyens, les mettre dans les écoles privées, crèches, ou garderies, qui sont plus accessibles. Et ceux qui ne le peuvent pas ?


Les écoles maternelles, remplacées par quoi ?

Le gouvernement ne se contente pas de démanteler les écoles maternelles, il met en place de nouvelles structures (ou encourage les anciennes) qui servent de substitut, pour ceux qui en ont les moyens. En vrac:

- Développement des métiers d'aides à domicile (assistantes maternelles) et forte défiscalisation pour les parents : depuis 2004, 50% des salaires versés sont déductibles des impôts (à noter, déjà, que tout le monde ne paie pas d impôts.)

- Le secteur privé est fortement subventionné. Depuis 2004, les municipalités sont obligées de subventionner les écoles privées !

- Création de crèches municipales payantes par les usagers, directement, ou indirectement via la hausse les impôts locaux (la CAF a fait savoir qu'elle encouragerait les maires qui s'engagent dans cette voie, via le "contrat enfance")

- Les haltes-garderies, crèches, jardins d'enfants... ont la possibilité de s'étendre, depuis 2000, en projet passerelle, qui auront alors la possibilité de s'occuper des enfants jusqu'à 6 ans (bref, le remplacement complet de la maternelle)

La dégradation des conditions d'accueil et d'encadrement en maternelle est un élément fondamental de l'échec scolaire, car la « maternelle » est une école à part entière ; la maternelle n'est ni une garderie, ni un « jardin d'enfants » mais « le socle éducatif sur lequel s'appuient et se développent les apprentissages « ! Bref, tout converge vers un service réduit à son strict minimum, dégradé, difficile d'accès pour les plus pauvres, ce qui contribuera à reproduire (encore plus) efficacement les inégalités sociales. Ce constat peu réjouissant ne doit pas faire oublier toutes les luttes locales, qui avec acharnement parviennent à freiner le processus. En particulier, l'association Ecole et Territoire, qui regroupe de nombreuses communes, a réussi à empêcher de nombreuses fermetures. Toutefois, une réelle inversion de la tendance nécessite une mobilisation d'ampleur : pour cela, il faut que se réalise l'unité des syndicats et des partis ouvriers (PS, PCF…) sur des revendications claires :

- défense inconditionnelle de l'école maternelle (abrogation des « réformes » qui la mettent en cause) ;

- rétablissement des postes supprimés ; création massive de postes de professeurs d'écoles permettant l'accueil des enfants dès deux ans, et ce dans de bonnes conditions (maximum 25 élèves par classe ; 20 élèves par classe en ZEP et 15 pour les toutes petites sections : enfants de 2 ans) ;

- rétablissement d'une véritable formation des maîtres de maternelle.

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